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L’AVENIR DES VINS LIBANAIS

19/12/2017

Le Liban viticole est résolument tourné vers l’avenir. Après une histoire millénaire dévolue au précieux liquide, le pays revit une nouvelle adolescence dédiée à l’expérimentation. Depuis une dizaine d’années, le paysage viticole a changé. Quelques grands domaines s’imposent mais de nombreux petits émergent. Les uns et les autres, conscients du marché international, travaillent le vin sous un angle qualitatif et quelque fois innovant.
 

Sandro & Karim Saadé

Entre le choix de cépages autochtones, envisagé dès les années 1990 par le Clos St Thomas (Joe Touma) et le Domaine Wardy (Diana Salamé), la diversification de cépages internationaux et des options nouvelles de culture et de vinification, une question tend à émerger, celle du terroir et des appellations. Le sujet devient sensible pour de nombreux viticulteurs, des importateurs étrangers, des consommateurs et le Ministère de l’Agriculture libanais. Louis Lahoud, directeur général du Ministère de l’Agriculture, le rappelle, il se sent concerné par les vins libanais, il tient à les défendre. En 2012, il a mis en place La Journée Mondiale du Vin Libanais dans le Monde. Une ville dans le monde accueille les producteurs et leur offre de la visibilité en organisant des rendez-vous avec des cavistes, des importateurs... D’autres actions ont été menées telles la création en mai 2013 de l’Institut Libanais de la Vigne et du Vin (INVV), dépendant du Ministère et devant organiser les secteurs viticoles et vinicoles. Louis Lahoud, également vice-président du groupe d’experts à l’OIV, facilite la promotion des vignobles libanais. Il confirme que la mise en place d’appellations viticoles est prévue, elle dépend de la réactivité de l’Institut.

Stéphane Derenoncourt et Karim Saadé

Une zone géographique spécifique paraît idéale pour percevoir l’intérêt du propos, la Bekaa. Une étude du CNRS prenant en considération la géologie, la pluviométrie, la teneur des sols, les températures moyennes, tend à accréditer la thèse d’existence de terroirs divers, du Nord au Sud de la vallée. Un focus a été réalisé sur deux domaines, le Château Kefraya et le Château Marsyas. Les deux ont résolument opté pour le qualitatif. Le premier bénéficie d’une antériorité puisque Michel de Bustros, son fondateur, y a vinifié à partir de 1975. Le second a intégré l’aéropage des vignobles qualitatifs en présentant sa première cuvée en 2007.

Fabrice Guiberteau, le directeur technique et œnologue de Kefraya, a commencé sa mission en 2006. A l’époque, la guerre perdurant, sauver la récolte était la seule priorité. De surcroît, les installations n’auraient pas permis la segmentation de terroirs. De 2006 à 2008, il a constaté un potentiel gustatif très différent d’un terroir du vignoble à l’autre. En 2009, il a décidé d’agrandir la cuverie et de vinifier à part les différents vins afin d’étudier le phénomène. Initialement, la démarche était empirique puis au vu des résultats obtenus, des études pédologiques ont été réalisées en 2014. Elles ont confirmé la coexistence de trois terroirs, un premier argilo-calcaire avec une base première calcaire, un second argilo-sablonneux, un troisième argilo-limoneux. Une dernière étape a été franchie cette année avec l’élaboration des Cuvées Les Exceptions, 10 cuvées de cépages, d’années et de parcelles différents à envisager telle une collection pour esthètes. Le résultat est probant en bouche. Ainsi, un Cinsault Vieilles Vignes 2016 s’épanouit sur une base argilo-calcaire pour le bonheur des papilles. Un Grenache Noir Vieilles Vignes 2015 se nourrit d’un substrat argilo-limoneux. Chaque étiquette mentionne le cépage, le nom de la parcelle, le type de sol et de culture, le rendement, l’altitude. A la découverte, le parallèle avec la notion de climats bourguignons transparaît. Sans doute cela est-il un peu hâtif mais au vu des résultats, l’enjeu paraît justifié.

Fabrice Guiberteau et Rani Azzi

Karim et Sandro Saadé précisent : « Le Vin c’est d’abord la Terre ». Cette pensée a guidé leur choix lorsqu’en 2004 ils décidèrent d’envisager la viticulture chez eux au Liban. Forts de leur expérience d’entrepreneurs, de leur passion pour la vigne, ils ont acquis leur domaine en fonction de son terroir. Pour parfaire leur approche, ils ont sollicité les conseils de Stéphane Derenoncourt, défenseur des vins identitaires. Analyse de terrain et prospections ont scellé l’avenir de Château Marsyas. Celles-ci ont été réalisées à différents niveaux de profondeur, 30, 60 et 90 cm, révélant de réelles capacités. Sous 60 cm, se trouve une roche calcaire, précieux substrat garantissant la qualité et la finesse des grands vins. De l’argile ferrugineuse la recouvre, facilitant la complexité et l’amplitude des vins. D’autres analyses de la pluviométrie et des températures ont permis de considérer les terrains du village de Kefraya comme un environnent idéal. Les conditions climatiques sont réunies afin d’éviter la plupart des maladies cryptogamiques de la vigne et connaître des maturités de raisins optimales. D’autres facteurs comme le vent sont très importants pour créer un micro climat adéquat pour la vigne. Château Marsyas est positionné dans un couloir sud/nord de la vallée de la Bekaa, l’été les vents frais l’épargnent de températures trop élevées. Visant la perfection, ils ont choisi des densités de plantation élevées, des techniques de culture proches de la biodynamie et une conduite de la vigne avec une taille spécifique. Interviewés sur l’intérêt d’une IGP ou d’une AOC au sein de la Bekaa et d’autres terroirs libanais, ils sont précis. L’IGP permettrait aux consommateurs de bénéficier d’une transparence totale sur le produit. Ils connaîtraient l’origine du raisin et l’emplacement géographique de la cave par rapport à celui du vignoble. L’importance de l’IGP se trouve dans le fait que le consommateur saura exactement ce qu’il achète et prendra une décision à la lumière de l’information fournie, chose qui n’existe pas aujourd’hui. Ils soulignent l’efficience de l’AOC. Elle valoriserait les différences de terroirs libanais, non pour faire émerger la notion de concurrence mais au contraire pour optimiser la notion de diversité qualitative. Le sol, le climat, l’exposition au soleil et d’autres paramètres seraient considérés.

A partir de ce constat, il serait intéressant de distinguer d’autres terroirs, vers Batroun ou autre. De manière flagrante, l’avenir du Liban viticole paraît prêt éclore à nouveau. Certains évoquent la loi 216 de 2000 et les alinéas 12, 13, 14  annonçant l’élaboration d’appellations, de leurs critères sélectifs. Aux viticulteurs, aux institutions d’envisager un cadastre viticole, une traçabilité des raisins, un cahier des charges, les cépages internationaux ou autochtones. Un challenge à suivre...

Sofia Lafaye