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La sommellerie au féminin

05/03/2020
Quand passion et engagement riment avec excellence

Elles préfèrent qu’on les désigne sous le nom de femme sommelier plutôt que sommelière, connoté « femme de bistrot » par certains. De plus en plus nombreuses à exercer ce métier de passion, les femmes sommeliers ont les clefs de caves prestigieuses à travers le monde ; décomplexées, elles excellent dans les concours de sommellerie et forment une communauté que bien d’autres pourraient leur envier. Femmes je nous aime!
 

Julia Scavo

On la surnomme « le palais de la République » pour être à la tête de la cave du Palais de l’Elysée. Virginie Routis, après le Bristol, veille et orchestre depuis 2007 les 14 000 bouteilles de la Présidence française. Le Ritz rouvre ses portes à Paris en 2015 et c’est une femme, Estelle Touzet, qui prend les commandes d’une équipe de six sommeliers responsable de 140 000 nectars. A New York au Bernardin, au NoMad, le service des vins se conjugue au féminin. En Argentine, haut lieu des femmes sommeliers, le concours national lancé en 2002 a toujours été gagné par la gente féminine (sauf en 2017) – dernière  en date, Valeria Gamper – et la première école de sommellerie du pays a été créée par Maria Barrutia. Paz Levinson, au palmarès prestigieux, y a fait ses classes ; elle est, à sa nomination en 2018 dans le groupe Anne-Sophie Pic, la première femme chef sommelier d’un restaurant trois étoiles.

Paz Levinson

Aux commandes donc mais difficile de donner leur nombre par pays. Au sein de l’Association de la Sommellerie Internationale (ASI), les femmes sont majoritaires en Corée et en Finlande (52 %) et pas loin de la parité dans certaines régions d’Amérique du Sud, d’Asie ou d’Europe du Nord – 35 % au Japon, 30 % en France, 21 % aux Pays-Bas et encore peu représentées en Europe centrale, au Maroc ou à Chypre. Des chiffres en hausse d’autant qu’elles sont de plus en plus nombreuses en formation et pas seulement en France où les écoles de sommellerie (plus de 40) comptent plus de 50 % de filles parmi leurs élèves. Arnaud Chambost – professeur de sommellerie au Lycée CFA François Rabelais à Dardilly et MOF Sommelier 2000 – avait à ses débuts en 2002 des classes en quasi-totalité composées de garçons ; en 2020, les étudiantes demandeuses de se spécialiser dans ce métier porteur sont légion. Elles sont curieuses, efficaces, dynamiques et très impliquées dans leur cursus, sans doute plus que leurs homologues masculins reconnaît-il. Charlotte Guyot était encore l’une de ses élèves il y a deux ans. Peu sûre d’elle mais passionnée et travailleuse acharnée, elle remporte en 2018 le titre de Meilleur Jeune Sommelier de France, première victoire féminine dans ce trophée né en 2009. A 25 ans, elle est aujourd’hui assistante chef sommelier au restaurant Le 1920 du Four Seasons à Megève après la Mère Brazier (Lyon). Un beau début de parcours pour Charlotte qui vient de s’inscrire au Concours du Meilleur Sommelier de France 2020.

Quand elles décident de rentrer en course, rien ne les arrête !

Pascaline Lepeltier

Autre jeune talent féminin, Nina Jensen, 26 ans. Elle démarre la compétition en 2016 et trois ans plus tard décroche la médaille d’argent au dernier concours du Meilleur Sommelier du Monde (MSM) derrière Marc Almert. Nina est, avec une autre jeune prodige l’Estonienne Ketri Leis, dans la lignée de ses pairs d’Europe du Nord et de ces femmes sommeliers qui, dans les années 90, ont ouvert la voie de la sommellerie féminine depuis la Suède. Si pour Nina, hommes et femmes ont la même pratique du métier avec chacun son style, la différence se trouve entre ceux qui concourent et les autres, avec un maître mot : la détermination. Même engagement pour la Roumaine Julia Scavo qui, à 35 ans, a déjà à son actif trois top 12 aux derniers concours MSM après avoir commencé la compétition à 24 ans. Passionnée de danse, théâtre et chants lyriques, Julia qui ose la comparaison entre sa pratique du métier et ses violons d’Ingres, entre en course pour apprendre toujours plus, repousser ses limites, trouver le bon équilibre entre technique et personnalité et ainsi rester au top. Elle vient de remporter le « Gérard Basset Memorial Prize » qui récompense le top score au Unit 3 du DipWSET.

Un mari coach, une salle à manger pour lieu d’entraînement, des centaines d’heures de recherche et d’études, un entraînement physique et une préparation mentale quotidienne, voilà le programme de préparation de la Franco-irlandaise Julie Dupouy au concours mondial qu’elle a disputé trois fois. Et que le ou la meilleur(e) gagne !
 

Elyse Lambert et Véronique Rivest entourant Pier-Alexis Soulière, Meilleur Sommelier des Amériques 2018.

Pourtant il n’a pas toujours été facile d’être une femme dans un métier longtemps réservé aux hommes. Philippe Faure-Brac, président de l’UDSF, raconte que dans son restaurant parisien (Le Bistrot du Sommelier) dans les années 90, il lui fallait « batailler » avec certains clients pour imposer que la carte des vins leur soit présentée par une femme. Et il cite avec une certaine émotion les pionnières françaises de la profession : Danièle Carré Cartal, première femme Meilleur Sommelier de France en 1978, et Maryse Allarousse, alors âgée de 53 ans, en demi-finale avec lui au concours MSM 1992 à Rio qu’il a remporté. Des exemples pour toute une génération de jeunes femmes qui vont oser devenir sommelier et s’imposer dans un milieu à la réputation très « macho ».

Toujours pour Philippe Faure-Brac, « les filles ont une force d’analyse et un pouvoir de transmission émotionnelle lorsqu’elles parlent d’un vin qu’ont rarement les garçons ». Anne-Sophie Pic évoque « cette vision féminine du vin » lorsqu’elle parle de Paz Levinson, sa chef sommelier qui est aussi écrivain poète. Sophie Mirande est la première femme Maître Sommelier de l’UDSF en Corse et vient d’être élue présidente de l’association régionale. Hommes et femmes, dit-elle, ont une  sensibilité à la dégustation différente et un autre rapport aux mots lorsqu’il s’agit de décrire un vin ou un alcool. Une femme « vend du rêve par le biais d’une émotion », un garçon restera plus sur la technique.

Pour la diplômée de philosophie au doublé historique des deux concours français (MOF et MSF) en 2018, Pascaline Lepeltier, le vin étant aussi un art de langage, il lui faut toujours travailler ses capacités oratoires et sémantiques ; un atout pour son métier et en concours. Mais Pascaline pointe une tendance : en 2020, à New York où elle travaille, l’approche du vin n’est plus une question de débat hommes/femmes mais de génération. Les professionnels millennials cassent les codes liés aux vins de leurs aînés dans la ville berceau du mouvement #MeToo et sur un marché où le socio-éthique influe de plus en plus sur les achats.

De l’importance des aînées…

Toutes ces battantes, qu’elles soient déjà sur le circuit des compétitions internationales ou en devenir, évoquent, lorsqu’on les interroge, l’importance de leurs aînées, inspiratrices et mentors. Pour Pascaline, ce sont les « tops sommeliers » canadiennes, Véronique Dalle, Elyse Lambert et Véronique Rivest. Julie Dupouy s’est entraînée avec Paz Levinson tandis que Michèle Chantôme, secrétaire générale de l’ASI, qui les connaît toutes, raconte que dans les années 2000 les femmes venues du monde entier commençaient à s’attaquer aux podiums internationaux poussées par les performances de leurs prédécesseurs. Un exemple : la Suisse Myriam Broggi qui a multiplié les places de demi-finaliste aux Trophées Ruinart du Meilleur Sommelier d’Europe et aux concours mondiaux depuis 1988 pour terminer en 1994 première femme à monter sur le podium du concours Europe. La Canadienne Véronique Rivest a disputé trois concours MSM ; elle qui ne se déplace encore jamais sans « sa valise de livres » a bien failli remporter le titre en 2013 portée par tout un pays qui a suivi en direct son exploit sur les réseaux sociaux. Puis à la veille de ses 50 ans, elle décide de raccrocher son tablier de compétitrice pour pouvoir enfin se consacrer à d’autres projets et découvre le plaisir de coacher les plus jeunes. Paz Levinson passera un mois chez elle en amont du concours MSM 2016 et les contacts sont déjà établis avec Pascaline Lepeltier pour la suite.
 

Charlotte Guyot, Sophie Mirande, Julie Dupouy, Nina Jensen et Ketri Leis.

Si les femmes sont encore (trop) peu nombreuses à entrer dans la course à l’international, elles n’étaient que huit candidates sur soixante-six au Mondial de 2019 et l’on sait déjà que la France ne présentera pas de filles au Concours Europe en novembre prochain. Parions que cette nouvelle décennie sera féminine ! Les plus jeunes comme Ketri Leis, Nina Jensen ou celle qui n’a encore que 22 ans, Dayana Nassyrova (Kazakhstan), sont déjà sur les starting-blocks. Quant aux plus anciennes, rien ne dit qu’on ne les reverra pas sur les podiums… Qui sera donc le prochain Meilleur Sommelier du Monde en 2022 à Paris ?

Valérie Massot Germe