Vignerons Bordeaux
Saga Lurton 2/2

Pierre Lurton

Yquem_vue chateau

Cheval Blanc

Pierre Lurton, la voie de son Maître…

Eclore sous la treille,  “arbre des connaissances”, et plus tard grandir à l’ombre de Grands Hommes en devenir… Auguraient déjà à Pierre Lurton, par sa bonne fortune, une destinée enthousiasmante, voire placée sous l’astre de la chance.

Il sut, en curieux de la vie, s’ouvrir à toutes les formes d’activités. Mais “Gare à celui qui renonce aux ordres divins !” Tourmenté par le doute, un jour qu’il se trouvait sur des terres du patrimoine “Lurton” d’antan, au cœur de l’espèce de paradis fruitier de “Clos FOURTET”, il saisit l’ultime rappel du ciel, lui soufflant, qu’en cet endroit précisément commençait sa légende…
Allez savoir ? les voix de l’au-delà sont impénétrables… Toujours est-il que le “drôle”, à vingt-deux ans, subitement dédaigna les études de médecine, pour appréhender le Grand Art des vignerons, celui par lequel ils restituent dans leurs vins, le génie d’un lieu, d’un millésime…
“Les faveurs de l’Oncle ANDRÉ”, consentant à Pierre Lurton le privilège de faire ses griffes sur un 1er Cru Classé de Saint-Émilion, lui permirent d’immédiatement s’immerger dans l’univers d’une viticulture perfectionniste.

1980 : À l’époque “Clos FOURTET” n’a pas encore la dimension œcuménique qu’on lui reconnaît désormais, mais ne demande qu’à s’ouvrir à la grandeur. Or, le futur démiurge de Clos FOURTET, sollicité par André Lurton pour révéler la véritable nature du vignoble, ne fut autre que l’éminent Émile PEYNAUD.
Appelé à gouverner le vignoble au contact de cet œnologue hors pair, doué de surcroît d’un sixième sens vinicole, Pierre Lurton va appréhender la “lecture du vin”, en comprendre l’histoire, le devenir, les possibilités, en cerner les multiples personnalités.
Pierre Lurton : “C’était un Grand Monsieur, je ne suis pas peu fier d’avoir été une des rares personnes de ma génération à avoir directement travaillé avec lui.”

De son généreux ascendant, Émile PEYNAUD lui enseigne toutes les ficelles indispensables pour pénétrer, puis se fondre dans le milieu très fermé du Bordelais. Lui qui a joué un rôle majeur dans l’évolution de l’œnologie moderne, par cette aisance rare à mêler rigueur scientifique et vulgarisation, enseigne à Pierre Lurton la diplomatie, l’art vinicole, les secrets de l’assemblage ; ayant pour sa part une mémoire colossale de chacune des parcelles (terroir, encépagement, climat) sur lesquelles il opérait, savait que telle proportion de parcelle ajoutée à telle autre, rendrait exactement ce qu’il recherchait. Quatre ans durant, Pierre Lurton écoutera donc avec un intérêt passionné Émile PEYNAUD lui transmettre les principes de la qualité et des qualités des vins : “la qualité d’un vin est l’ensemble de ses qualités, c’est-à-dire de ses propriétés qui le rendent acceptable ou désirable” (Émile PEYNAUD).

La prescience d’André Lurton se confirme ; “le Drôle” (comme il dit !) est bien de la veine “Lurtonienne”… Était-ce par mimétisme ?
Les deux hommes se ressemblent étrangement, se portent une admiration mutuelle et semblent plus proches d’une filiation père/fils, qu’oncle et neveu ; même stature, même visage, même regard intransigeant, juste peut-être moins de sévérité chez Pierre Lurton. L’oncle veille toujours sur ses propriétés avec acuité ; malgré toute la prodigiosité développée au “Clos FOURTET”, Pierre Lurton n’a pas les coudées franches, le poids de l’autorité familiale lui pèse…

Un beau jour de 1991, la fortune frappe encore, quand l’incomparable “Cheval Blanc”, 1er cru classé A de Saint-Émilion, lui propose de prendre la gestion de la propriété. À partir de ce jour, Pierre Lurton prend enfin son véritable élan. Reconduit, un peu plus tard, dans ses fonctions et même au-delà par le Groupe LVMH, qui le laisse seul maître à bord, il devient, de ses expériences un “Lurton” plus conscient de sa valeur, plus désireux de la mettre en lumière…

L’humaine rumeur répond à la voix humaine…

Sans prétention aucune à vouloir imposer une originalité, Pierre Lurton développera une politique différente, évitant toute transformation radicale autour du merveilleux produit de “Cheval Blanc”, mais plus simplement, en recherchant un nouveau souffle d’énergie. Fort des inégalables millésimes 98, 99, 2000, où le produit est à l’apogée de son niveau, il avise de nouveaux négociants, recréant une émulation certaine dans le système du négoce bordelais. Éminemment enthousiaste, Pierre Lurton est de tout et partout à la fois ; parcours atypique, esprit vif et bouillonnant, petit supplément d’âme, légitiment ses multiples fonctions vis-à-vis des équipes qui l’entourent. De même, rompu à une viticulture perfectionniste, il fait l’unanimité. Par cette dynamique innée, il parvient à construire, puis générer une réelle symbiose professionnelle. À toujours appréhender les êtres et les événements avec humour et passion et sagesse, “sans hâte, il noue sa gerbe”.
Bientôt, gâté par les louanges de la société, sans même les avoir briguées de nouvelles responsabilités, vers lui, affluent.

“Aujourd’hui, l’espace est splendide Sans mors, sans éperons, sans brides.Partons à cheval sur le vin Pour un ciel féerique et divin”. (Baudelaire).

Pierre Lurton, un de ces personnages que l’on croit connaître, sans rien savoir de lui… Courtoisie, diplomatie, simplicité, dont la finesse et l’élégance rehaussent une improbable sérénité, un portrait tout en contraste pour cet homme de la mobilité et de la diversité…
Des continents aux terroirs prometteurs (Afrique du Sud, Amérique du Sud, USA), explorés, puis sondés par lui pour le Groupe LVMH, il révélera, loin devant les vins du nouveau monde, quelques grands crus “à l’expression bordelaise” tout à la fois puissants, fins et élégants, tel le fameux Argentin “Cheval des Andes”.
L’expérience évolutive du métissage et cette habileté à créer des miracles diffus où qu’il opère permettront à Pierre Lurton d’accéder à une espèce de génie viticole éclectique et fécond.

Un chevalier servant au chevet d’Yquem...

2005, et vingt-cinq ans plus tard… Bernard ARNAULT, auquel les crus les plus prestigieux ne résistent pas, place la barre de la confiance encore plus haut, mettant Pierre Lurton au défi de réconcilier les consommateurs avec le joyau du Sauternais, le très illustre «Château d’YQUEM”.
Propriété antique, admirablement régentée par la lignée des “LUR-SALUCES”, le Château d’YQUEM méritait qu’on se pencha sinon passionnément sur lui, du moins avec toute la noblesse due à son rang.
“Tant de beauté pétrifie ! il faut avant tout la contempler” ; ne pas se laisser complètement gagné par l’âme d’Yquem ; découvrir le vin sans être influencé par le discours de son élaboration et, sage démarche, déguster pour percevoir, vierge d’a priori, les qualités pures du nectar ; apprécier alors le luxe providentiel que confère un regard novice.

Guidé par un sens très personnel de l’idéal, Pierre Lurton s’immerge dans les archives et la culture du cru, s’en imprègne, observe, puis, sans prétendre faire assaut de zèle, saisit les points de détails perfectibles.

La qualité commence quand la comparaison s’arrête...

Pierre Lurton :Faire de l’Yquem, c’est une course d’élan à la maturité. Or, la singularité de l’aire d’Appellation Sauternes reste l’homologation du Botrytis entraînant, par peur d’un manque de récolte, certaines dérives dues à un effeuillage trop tardif, ou à de la pourriture grise… De même, à trop vouloir atteindre la perfection, ne s’écarte-t-on pas de l’authenticité?"
D’introspections en investigations sur des parcelles dédiées, il semblerait qu’anticiper certaines façons sur le vignoble, offrirait une lisibilité plus intéressante du travail. 

Pierre Lurton : “On ne détient pas la vérité dans ce genre de crus ; le plus grand progrès que l’on puisse accomplir, c’est d’aller encore plus loin dans notre démarche viticole de qualité, puisque nous sommes dans un écosystème exceptionnel ; rares sont les endroits sur cette terre, combinant si intimement “terroir et climatologie” et dont découlent une maturité aussi subtile… Je me suis rendu compte qu’ôter des baies se chevauchant à certains moments de l’année, favorisait une meilleure homogénéité de botrytisation et permettait une récolte plus abondante, dénuée de sous-pourriture, puisque mieux aérée. Ce geste supplémentaire suffit déjà à faciliter les tris”.

Par touches infinitésimales, on tente donc ici de trouver un nouveau souffle pour YQUEM, de gommer un certain confort intellectuel sans pour autant renier le travail traditionnel et séculaire des générations antérieures. D’autant que demeurera une éternelle inconnue, propre à l’A.O.C. de Sauternes : la volonté bienveillante de notre “fée nature” à encourager le développement de la pourriture noble !

Pierre Lurton : “YQUEM est un diamant auquel il faut préserver toute sa pureté, un éclat naturel intact, sans la moindre dérive aromatique, qu’il soit fin, fruité, frais – atout majeur – pour un Sauternes… L’appellation, économiquement faible, a été quelque peu décriée, pourtant si les propriétaires s’inscrivaient dans des règles déontologiques précises, sans déviation ni chaptalisation, peut-être retrouverait-elle une certaine crédibilité. Le Sauternes, par sa grande complexité aromatique appelle des cuisines d’horizons très différents (Asie, Inde, Italie) ; je m’ingénie, car “la tradition est d’une obstination implacable”, à travailler d’inédites alliances, tenant compte de surcroît, de l’ancienneté des millésimes. L’empirisme a fait de bonnes choses, mais il faut rompre avec certaines habitudes, les gens se rassurent avec des pratiques que l’on a toujours utilisées, mais la viticulture peut encore faire des progrès ! J’ai testé, par exemple, deux méthodes de mutage (à froid, comme généralisée sur l’appellation, et à chaud) sur des parcelles identiques ; je me figurais que le mutage à froid provoquait une hyper-oxygénation, provoquant un affaiblissement des vertus aromatiques… Mon instinct ne m’a pas trompé, réaliser un mutage à chaud, nous a permis de dégager les arômes typiques des Sauternes, notamment d’agrumes, de raisins secs mais aussi des notes plus subtiles de tilleul…”

Château Cheval Blanc

Château Cheval Blanc
1er Cru classé A de Saint-Emilion

Le Petit Cheval
Second vin de Cheval Blanc

Château D’yquem 

Château d’Yquem
1er Cru Supérieur

“Y”
Second vin du Château d’Yquem

Cheval des Andes

Château Marjosse

Yquem

Pour Pierre Lurton, la qualité pour ainsi dire : “C’est  un ensemble de petites observations qui, ajoutées les unes aux autres, permet de retrouver l’exubérance, le charme d’un vin ; encore une fois, à vouloir faire trop parfait, ne vend-on pas l’âme d’un cru, ne lui ôte-t-on pas toute velléité de séduction ?”

Nombre de très grands dégustateurs professionnels distinguent déjà des différences sensibles sur le millésime 2004 du Château d’YQUEM et s’accordent à lui trouver un nez superbe de pureté aromatique, botrytisé à souhait. Le nectar exprime une très belle fraîcheur en bouche ; on le dit pulpeux, puissant et aérien à la fois, sans aucune trace de bois, on pousse même la critique jusqu’à lui pressentir une toute nouvelle expression : fraîche, vaporeuse, originale, racée…
Ayons bien en mémoire ; par et pour le vin, dont “l’histoire est la plus belle de l’humanité”…
Le talent, la prudence et la sagesse de viticulteurs ingénieux rejoignent l’émerveillement des amateurs qui perpétuent les cultes de la vie…
Affaire à suivre !

Anne-Marie Nouaille

 





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